Noël peut-il encore trouver un sens dans notre société?
Avec le temps des Fêtes qui nous revient à chaque année, une question est de plus en plus
soulevée : quel sens peut bien revêtir une fête d’origine religieuse dans une société sécularisée et
laïque? Il est vrai que le sens de cette fête a grandement évolué avec le temps. La fête de Noël
s’enracine dans les Saturnales qui célébraient, dans l’antiquité romaine, la victoire du soleil et de
la lumière sur les ténèbres. À l’origine, les Saturnales soulignaient le passage du solstice d’hiver.
À cette occasion, les esclaves retrouvaient, pour quelques jours, une liberté réelle. En somme
cette fête permettait d’imaginer le monde autrement.
Ayant inculturé les Saturnales dès le 4e siècle, les chrétienNEs y célébraient la naissance du
Christ en affirmant que ce dernier représentait le véritable soleil. Même si la fête de Noël a été
intégrée au système socio-politique de l’époque, elle a, malgré tout, conservé sa mémoire
potentiellement subversive. Par exemple, les récits symboliques, annonçant une bonne nouvelle
à des bergers, ont mis l’accent sur la solidarité avec les gens honnis. Des siècles plus tard,
François d’Assise créa le symbole de la crèche justement pour rappeler la présence des personnes
appauvries et ostracisées de sa société, la critiquant par le fait même.
Cette dimension de solidarité a quelque peu perduré, par les guignolées et autres générosités,
malgré la chrétienté qui l’a éclipsée au profit d’une célébration qui mettait l’accent sur un «divin
enfant» et un «enfant-roi». Avec le temps, ces symboles finirent par être associés à une image
d’un Dieu garant d’un statu quo social, moral, politique et économique. Il ne s’agissait plus de
souligner la libération et l’espérance en un monde solidaire mais bien d’un drame «religieux» où
l’enjeu fondamental était tout autre : par exemple, les paroles du «Minuit Chrétien» révèlent bien
une transformation radicale du message comme le laisse sous-entendre les mots «peuple à
genoux» qui, dans le contexte, valorisaient une attitude de soumission et de fatalité. Loin de moi
l’idée de blâmer, de critiquer ou de juger cette expression de foi mais il convient d’admettre que
la dimension solidaire de la fête de Noël était devenue absente.
Pour moi, une fête comme Noël conserve toute son importance dans notre société laïque et cela
pour deux raisons majeures : la première revient à retrouver la signification d’une célébration
religieuse. Pourquoi? Parce que religieux signifie, avant tout, se relier entre nous. Or, Noël est un
temps privilégié marquant une rupture dans les activités besogneuses afin de prioriser les
rencontres entre gens, parents et amiEs. Elle est une occasion d’édifier notre propre humanité en
s’ouvrant à d’autres dimensions relationnelles qui font de nous des êtres humains.
La seconde raison réside dans la critique morale, sociale, politique et économique. Si Noël
célébrait la liberté et l’inclusion sociale, à l’heure de la réorganisation de l’État et de la société
par M. Charest, la fête de Noël nous introduit au refus de la soumission au Marché tout-puissant
pour dire que l’être humain, vivant sur une planète merveilleuse, est une fin en soi et ne doit pas
être instrumentalisé. Noël rappelle que l’économie est au service de la vie et non l’inverse. La
fête de Noël nous rappelle aussi que la justice sociale, l’égalité entre les femmes et les hommes et
le bien-être des écosystèmes ne sont pas totalement réalisés et que nous devons poursuivre ces
idéaux afin qu’un jour, nous puissions les atteindre pleinement.
La fête de Noël nous rappelle également l’insertion de tout être humain au cœur d’une société,
peu importe son sexe, sa religion et sa culture. L’un des aspects qui touche le plus dans cette
fête est de se souvenir qu’une jeune femme enceinte, qui pouvait passer pour une mère célibataire
avec les sanctions terribles encourues à son époque, a été pleinement accueillie, avec son fils, par
son amoureux qui n’en était pas le père. Ne s’agit-il pas là d’un des plus grands miracles que
célèbre la fête de Noël? Celle-ci nous affirme, à travers des gestes anonymes mais remplis
d’espérance et de vie, que la construction d’un monde meilleur où la paix, la dignité, la justice
sociale, l’égalité et l’amour est non seulement un rêve mais qu’elle est déjà commencée. N’est-ce
pas là justement une bonne nouvelle qu’il convient de célébrer?
Patrice Perreault, bibliste
Cette lettre a été publiée dans l'édition du 24 décembre 2004 du quotidien "Le Devoir".
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