QUELQUES REMARQUES SUR LE FILM "LA PASSION DU CHRIST"


Le film de Mel Gibson, La Passion du Christ, s’est donné le projet ambitieux de décrire «comme cela s’est passé» les douze dernières heures de la vie de Jésus de Nazareth. Comme tous les films sur Jésus de Nazareth, celui-ci porte une théologie et une vision personnelle du réalisateur. Visuellement, le film est très impressionnant et l'utilisation, pour les répliques des personnages, de langues anciennes dont l'araméen, s'avère un choix artistique intéressant. Nous aimerions simplement attirer l’attention sur quelques éléments : les prétentions historiques, les sources et la théologie plus spécifiques de cette œuvre.

Les prétentions historiques

Commençons simplement par les prétentions historiques. Gibson parvient-il vraiment à décrire «ce qui s’est passé»? Un premier point apparaît déjà problématique au sens où Pilate, dans le film, parle au Grand-Prêtre en latin. Cela contredit ce que l'on sait du premier siècle car la langue commune dans l'empire romain était le grec et non le latin. À l'époque, on parlait donc en grec dans les échanges entre les peuples. Un autre point dans le film: la séquence des clous enfoncés dans la paume de la main n’est pas historique mais représente davantage une compréhension traditionnelle voire traditionnaliste de la crucifixion. En effet, les clous étaient enfoncés dans les poignets du crucifié et non dans la paume de la main.

Les sources

Ces deux points, dans le film, indiquent déjà que l’affirmation de Mel Gibson concernant «l’histoire de la Passion comme cela s’est réellement passé», apparaît difficile à accepter. Dans la reconstruction de la Passion, il convient également d’utiliser les évangiles avec circonspection. Rappelons simplement que les évangiles eux-mêmes, écrits entre 30 et 70 ans après les événements, interprètent théologiquement et en vue d’une catéchèse la vie et la mort de Jésus. Autrement dit, il apparaît impossible, du point vue strictement historique au sens moderne du mot, de «savoir ce qui s’est passé» dans les détails. Nous en avons des échos dans les évangiles; échos brossés à grands traits.

De plus, une des sources majeures pour la rédaction du scénario provient des propos d’une religieuse allemande Anne-Catherine Emmerich (1774-1824). Cette personne, déclarée vénérable, avaient des «visions» de la Passion. La lecture de ces «visions» s’avère fort éclairante. La description plutôt violente des événements entourant la crucifixion s’apparente grandement au film de Gibson. De plus ces «visions» représentent davantage la compréhension des gens des 18-19e siècles que le contexte du premier siècle de notre ère. Par exemple, dans le film, la femme de Pilate donne des linges à Marie, la mère de Jésus, pour essuyer le sang de ce dernier, répandu par terre après sa flagellation! Cette scène s’inspire directement d’une des «visions». Si cela reflète les sensibilités d’il y a trois cent ans, cela ne présente aucunement la réalité historique mais l’expérience mystique d’une religieuse.

La théologie

Ceci nous amène à dire un mot sur la théologie du film. À notre avis, il s’agit davantage d’un retour à une théologie précédant Vatican II et qui met l’accent sur le dolorisme ainsi que le sacrifice expiatoire de Jésus pour les humains. Or, dans le Second Testament, il ne s’agit que d’une compréhension, parmi d’autres, de l’événement-Jésus. Pensons à la kénose ou au sacrifice de communion plutôt que d’expiation. Le film de Gibson met l’accent sur le «sacrifice de Jésus» afin de payer au Père la dette contractée par le «péché originel». Cela exigeait l’expiation d’une victime infinie (le fils de Dieu) qui seule pouvait être l’offrande digne aux péchés des personnes. Ainsi la mort sur la croix est devenue l’ultime sacrifice de remboursement de dettes.

Or, cette théologie a pris son essor au Moyen-Âge avec Anselme de Canterbury et n’a pris fin qu’avec le Concile Vatican II au profit d’autres compréhensions du Second Testament. Certains courants théologiques expriment, à partir d’une lecture du Second Testament, que la mort sur la croix de Jésus est un anti-sacrifice. Pourquoi? Parce que la mort de Jésus s’inscrit dans la logique de sa vie, en solidarité avec les personnes exclues religieusement et socialement. Ce faisant la mort de Jésus est décrite à partir du point de vue du «looser» i.e. de Jésus et non du «winner» i.e. des autorités politiques et religieuses de son époque. En ce sens, elle vient contester tous les «sacrifices» de tant d’êtres humains pour des raisons politiques religieuses ou économiques. C’est en ce sens que la vie et la mort de Jésus révèlent les mécanismes d’exclusion des êtres humains et les dénoncent au nom de la Vie.

Il appert que nous ne retrouvons aucunement cette compréhension dans le film de Gibson mais davantage une compréhension issue du Moyen-Âge. Ce n’est pas nécessairement mauvais en soi mais cela ne représente aucunement la réalité du premier siècle.

Conclusion

Le film de Gibson est, comme nous l’avons dit, un bon film. Il constitue une œuvre personnelle sur les événements entourant la mort de Jésus de Nazareth. Il importe de se rappeler que la croix n'est pas un choix arbitraire de Dieu mais la conséquence des priorités de Jésus. C'est l'aboutissement concret du témoignage de Jésus qui a présenté une image de Dieu différente de celle des Romains ou des autorités juives de l'époque. En mettant l’accent sur l’événement de la croix, il y a toujours un risque de faire l’économie de la signification tant de la vie que du message de Jésus de Nazareth au profit d’une théologie «spiritualisante» et désincarnée qui fait fi des enjeux humains et sociaux.

De plus, à cause de cette théologie du salut, le film peut être perçu comme un retour à la vieille culpabilisation chrétienne. En ce sens, elle ne favorise aucunement une intégration psychospirituelle des personnes ni la libération et la dignité des gens. Il importe de se rappeler que, par sa vie, ses prises de position, sa solidarité et sa liberté jusqu’à la mort, Jésus nous a permis de nous montrer comment Dieu veut que nous vivions comme être humain: en communauté fondée sur la justice, la coopération, l'amour, l'égalité et la vie.

Patrice Perreault
bibliste et agent de pastorale





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