"La Passion du Christ", un film antiféministe?


Depuis sa sortie en salle, le film de Mel Gibson, La Passion du Christ, a suscité et suscite toujours de nombreux débats. Certes, il s’agit d’un film dont la théologie expiatoire relève davantage d’un regard doloriste exaltant la souffrance. Or, le film, en détachant la passion de l’ensemble de la vie de Jésus de Nazareth, ne permet pas d’illustrer la congruence entre la mort sur la croix et les options de Jésus pour les personnes exclues.

L’exclusion des femmes

Parmi les catégories les plus exclues à l’époque de Jésus figurait celle des femmes. En effet, ces dernières étaient considérées comme mineures toute leur vie, sans aucun droit. Par exemple, en Palestine, seul l’homme pouvait divorcer. Le témoignage des femmes n’était guère crédible, comme le laisse entendre le texte de Luc 24,11 où les propos des femmes sont considérés comme du radotage! Les femmes passaient de la tutelle du père à celle de leur mari. Répudiées, sans un homme, mari, fils ou frère pour les prendre en charge, elles étaient contraintes souvent à la prostitution pour survivre. En somme, les femmes, à l’époque de Jésus, était reléguées à l’insignifiance. Leur seule reconnaissance se limitait uniquement à leur fécondité. Elles n’étaient donc pas considérées comme des personnes.

Jésus tranche avec cette attitude en parlant publiquement à des femmes (Jn 4, 1ss), en les laissant le suivre à l’instar des Douze : «Les Douze étaient avec lui, ainsi que quelques femmes qui avaient été guéries d’esprits mauvais et de maladies» (Lc 8,1-2). Ces femmes le suivaient à titre de disciples comme les Douze étaient également des disciples.

Le binôme Marie/ Satan dans le film de Gibson

Percevons-nous ces attitudes proprement révolutionnaires de Jésus de Nazareth dans le film de Gibson? Nous pouvons nous questionner grandement sur la façon dont les femmes sont dépeintes dans ce film. À notre avis, cette œuvre cinématographique représente un véritable plaidoyer en faveur d’un retour aux valeurs plutôt sexistes des sociétés occidentales. Dans ce film, le rôle effacé des femmes est certes bien relevé. Cependant, certaines scènes suggèrent une interprétation plutôt patriarcale des femmes. Pourquoi avoir choisi de présenter le tentateur sous les traits d’une femme plus ou moins androgyne? À notre avis, le fait de voir un serpent associé à cette figure fait directement allusion à Gn 3,1-8 où la femme donne du fruit au mâle. Traditionnellement, les femmes dans une certaine interprétation chrétienne, sont considérées comme les responsables de la «chute»1 . Il n’y a qu’un pas à faire, par la suite, pour associer femme et péché, surtout si les femmes exercent une sexualité active hors des normes sociales définies par… les hommes.

En revoyant la scène de la tentatrice et de Jésus qui écrase la tête du serpent, cela nous a remémoré cette théologie issue du Moyen-Âge qui opposait «Madone» et «Ève»: d’une part nous retrouvions la madone qui par son rôle assure une dignité aux femmes alors qu’Ève demeure celle qui tente mais dont la maternité lui permet néanmoins d’acquérir une certaine considération dans la société. Bien que le film ne traite pas d’Ève et de Marie, il est intéressant de noter qu’il y a une présentation d’une forme d’opposition entre Marie et Satan. En effet, lors du chemin de croix, une scène montre les deux personnages situés à des côtés opposés. Par ce biais, Gibson parvient à établir une parallèle, une sorte de confrontation entre les archétypes de Marie et de la tentatrice.

Une référence à Apocalypse 12 et Gn 3,15

Un autre exemple de ce parallèle mythique se retrouve dans la scène de la flagellation où la tentatrice tient dans ses bras un enfant à visage plus ou moins de vieillard. Ce symbolisme fait référence directement à l’Apocalypse qui présente le combat eschatologique entre la vie et la mort (Ap 12,1-18 en référence à Gn 3,15). Bien entendu, il s’agit ici de représentations symboliques. Or, dans le film, ce symbolisme est repris en parallèle avec Marie et Jésus, son fils. Sans doute que le but est de présenter la lutte entre les protagonistes.

En plus, le texte de Genèse 3,15 traite de la descendance du serpent et de la femme en hostilité l’une par rapport à l’autre. C’est sans doute ce que souhaite illustrer Gibson dans son film qui se situe dans l’interprétation classique voire traditionaliste de Gn 3,15. Dans cette optique, ce passage biblique préfigure Marie et Jésus en lutte contre la tentatrice et sa descendance. Nous n’insisterons jamais assez qu’il s’agit là d’une relecture chrétienne de ce verset. Probablement que le texte faisait référence à une hostilité tout simplement entre la descendance des humains et celle du serpent. Peut-être est-ce une manière d’expliquer les tensions de l’humanité pour constamment faire naître la vie en dépit des difficultés et des obstacles...

Toujours dans la scène de la flagellation, la tentatrice offre l’image du la mère avec son fils, l’Antéchrist, en contraste avec le binôme Marie/Jésus qui, par leur «soumission» au Père, permettent d’assurer le salut de l’humanité en acceptant «le sacrifice sanglant de la croix». Le risque est réel de glisser vers une valorisation de la domination des femmes par les hommes comme voie de salut, de l’obéissance aveugle à l’autorité patriarcale et hiérarchique et finalement à la justification de l’assujettissement absolu des femmes par les hommes. N’est-ce pas là un renversement complet de la pratique de Jésus qui libère, qui met debout, et celle des premières communautés chrétiennes qui font une grande place aux femmes2?

De plus, de tels plans cinématographiques renforcent la perception archétypale de Marie : si les femmes ne correspondent pas à Marie, elle peuvent être reléguées et considérées comme des «tentatrices» pouvant faire dévier de la mission. Dans le cas du film de Gibson, ce parallèle entre Satan et Marie fait renouer avec cette théologie sexiste qui enferme les femmes dans un archétype mythique qui ne traite aucunement des femmes concrètes.

Marie-Madeleine dans le film de Gibson

Précédemment, nous avons glissé un mot sur la description des femmes lorsque nous abordons la question de la sexualité active hors des normes androcentriques. Nous avons dit que la façon pour ces femmes d’obtenir un statut était de renoncer à toute forme de sexualité et à embrasser la «maternité spirituelle». Nous croyons retrouver cette idée plutôt réductrice dans le film de Gibson. En effet, dans un «flasback», Jésus se souvient qu’il est parvenu à éviter à une femme adultère une condamnation à la lapidation. Dans La Passion du Christ, cette femme n’est autre que Marie-Madeleine. Cela conforte l’auditoire dans l’image qu’une «vraie femme»3 , une femme supérieure qui accomplit pleinement son devenir et qui s’affranchit d’une certaine soumission des hommes, doit se consacrer pleinement au Christ à l’image de Marie-Madeleine et de Marie.

Cette présentation des archétypes enferme les femmes dans des rôles stéréotypés de la maternité biologique ou spirituelle. Nous y retrouvons les schémas que des décennies de mouvements des femmes ont dénoncés pour permettre une réelle libération des contraintes patriarcales qui les emprisonnent dans des carcans sociaux. Or le film de Gibson propose aux femmes, par les figures de Marie et de Marie-Madeleine, des modèles de soumission aux hommes.

Conclusion

En guise de conclusion, mentionnons simplement que si la maternité est une dimension fondamentale et importante pour plusieurs femmes, il importe de se rappeler que l’identité des femmes ne se réduit pas à la maternité assujettie aux règles établies par les hommes. Il se révèle essentiel que les femmes avec les hommes poursuivent les efforts pour l’égalité. Or le film de Gibson, par la théologie véhiculée, s’oppose implicitement aux mouvements féministes en ressassant les clichés de soumission et d’appui aux hommes. En effet, après avoir regardé le film, l’impression demeure persistante à propos des images féminines: elle peuvent être tentatrices si elles ne se conforment pas au exigences patriarcales qui les réduisent à la stricte maternité. De plus, dans le film, leur rôle se restreint à celui de «meneuses de claques» qui encouragent Jésus à vivre jusqu’au bout son «sacrifice» expiatoire.

Est-ce bien l’image de Jésus Nazareth qui tenté pendant sa vie à créer de nouvelles relations de réciprocité entre les personnes en particulier les entre les femmes et les hommes. Pour nous comme chrétiennes et chrétiens, c’est une invitation, pour les femmes et les hommes, en partenariat, à poursuivre la construction d’une société égalitaire fondée sur la justice sociale, l’égalité, la liberté, l’amour et la tendresse.

Patrice Perreault
bibliste et agent de pastorale


1 Il importe de préciser que la notion de péché originel n’est pas présente dans le texte comme tel. Il s’agit plutôt d’une interprétation chrétienne postérieure qui a lié ce passage au concept de Rédemption décrite dans une théologie proche de celle de Gibson où Jésus «paye», par sa mort ignominieuse, le coût du salut pour toute l’humanité (En guise d’exemple songeons simplement au Minuit Chrétien qui se révèle fort représentatif de cette théologie).

2 Cf. Rm 16,1ss où la fonction de Phébée est décrite avec le même mot (diakonos) que Paul utilise pour décrire son propre ministère!

3 Dans une certaine tradition chrétienne, Marie-Madeleine a été identifiée soit à la femme adultère dans Jean 8 ou à la «pécheresse» dans Lc 7,36-50. Or Marie-Madeleine a été guérie par Jésus qui en avait chassé sept démons. Le texte biblique suggère que Marie-Madeleine était plutôt très malade. Rien n’indique qu’il s’agissait d’une vie désordonnée. Ce n’est qu’avec les siècles postérieurs que la figure de Marie-Madeleine a fini par symboliser une figure plus sexualisée comme le mentionne E. Moltmann-Wendel :

L’Église a traité avec peut-être encore moins d’exactitude la maladie d’une femme qui était proche de Jésus. La possession démoniaque ne pouvait être interprétée que comme passion, luxure, sensualité sans retenue, sexualité dévergondée. La maladie de Marie-Madeleine (Lc 8,2), a été identifiée à la pécheresse (Lc 7,37) et à Marie de Béthanie qui répandait du parfum sur les pieds de Jésus (Jn 12,3).

Ainsi s’effectua, sous l’influence de mentalités patriarcales, la plus dramatique des déformations de l’histoire en Europe occidentale. Marie-Madeleine avait été transformée en monstre exemplaire et en pécheresse modèle parce que son histoire unique, éblouissante et privilégiée, offrait à l’imagination des possibilités de représentations incontrôlées.


Citation tirée de : Elizabeth et Jürgen Moltmann, Dieu homme et femme, Paris, Cerf, 1984, p. 26




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