L’eucharistie comme manifestation prophétique


Par l’introduction à l'offrande du pain: "fruit de la terre et du travail des hommes" et du vin: "fruit de la vigne et du travail des hommes", l'eucharistie comporte une dimension économique. La prière eucharistique ne situe donc pas l'activité économique dans une antinomie entre l'être humain et la nature, à l'instar de nos sociétés, mais dans la reconnaissance de l'interaction dynamique et étroite de l'être humain et son environnement. Dans la perspective eucharistique, ce rapport ne considère pas la Terre comme un ensemble de matières premières mais comme un réseau complexe dans lequel se déploie la vie. En ce sens, l'eucharistie situe l'être humain au sein de son habitat, intégré comme élément dynamique de celui-ci. L'eucharistie reconnaît donc la relation primordiale entre les êtres humains et le cosmos.

Un autre aspect de la dimension économique se retrouve dans son horizon communautaire, touchant la redistribution puisque c'est le fruit du travail qui est offert et partagé au sein de la communauté. Plus fondamentalement, l'eucharistie est un sacrement qui indique la manière de gérer la maison (oikonomia). Lors de la célébration eucharistique, les membres de la communauté se reconnaissent égaux et solidaires entre eux et en particulier avec les plus démunis. En ce sens, l'eucharistie est un sacrement qui montre comment devrait s'effectuer la redistribution des biens et des ressources: tous sont invités à participer et partager entre eux, en particulier avec les plus démunis (Cf. Ac 2,44-; 4,34-35).

L'eucharistie est un sacrement inclusif préconisant une juste place pour les plus démuni-e-s qui peuvent dès lors vivre pleinement leur humanité. En ce sens, l'eucharistie ne se situe pas dans la logique marchande mais dans celle du don/contre-don.La logique eucharistique s'oppose à la logique marchande. Dans la liturgie, il ne s'agit pas d'un échange mercantile mais plutôt celle d'un être en relation. Le don reçu ne peut être conservé pour soi mais est offert autrui comme le révèle l'anamnèse. Le pain reçu et non acheté ne peut thésaurisé comme une propriété privée mais se démultiplie dans le partage où tous obtiennent selon leurs besoins. L'Évangile affirme ce paradoxe inadmissible pour notre société: le partage entre les membres de la communauté, en particulier avec les plus pauvres, génèrent des surplus comme le laisse entendre les deux multiplications des pains (Mc 6,30-43; 8,1-10). Il à noter, dans le deuxième récit, la préoccupation majeure de Jésus qui est l'importance de nourrir les gens. Ce passage reconnaît l'importance essentielle de la nourriture au même titre que l'aspect plus spirituel. La manducation du pain n'est pas détachée de son contexte communautaire. Elle favorise autant devenir physique que personnel par la réciprocité relationnelle au sein d'une communauté. C'est pourquoi, l'eucharistie ne se consomme pas comme une marchandise par laquelle le plus fort impose ses diktats aux faibles.

L'eucharistie, dans sa visée symbolique, s’oppose à l’accumulation et à la concentration des richesses car on ne peut aucunement accumuler le pain mais seulement le consommer selon les besoins de chacune et de chacun comme le rappelle le récit de la manne (Ex 16,17-21). Cette impossibilité d'amasser la manne assure à toutes et à tous l'égalité et la solidarité.

Par conséquent, l'eucharistie subvertit les normes éthiques en vigueur en associant l'identité des personnes à la relation, à l'être, plutôt qu'à l'avoir qui, dans notre société, est source de l'identité. Certes, l'aspect matériel est essentiel mais elle est toujours mise en relation avec les dimensions psychologiques et spirituelles de l'être humain. Par le partage du pain béni, l'eucharistie symbolise la croissance de la vie personnelle et communautaire dans toute leur plénitude. C'est pourquoi l'eucharistie se situa aux antipodes de la promesse promue par notre société: la jouissance narcissique des biens de consommation amenant la joie, la plénitude et le bonheur. En d'autres mots, la liturgie eucharistique s'avère athée car elle sape les fondements même de la société libérale et dévoile son caractère profondément inhumain.

Cette lecture de l’eucharistie permet de renouer avec la caractéristique fondamentale du culte chrétien: il réalise inchoativement, au sein de la communauté, une vision et praxis alternatives renouvelant le monde selon l'idéal du Règne. Le culte eucharistique, par sa liturgie, dénonce avec véhémence la trajectoire actuelle de notre société qui sacrifie un nombre incommensurable d'êtres humains. Par l'espace de solidarité ouvert par l'eucharistie, les personnes et les communautés sont à même d’emprunter des voies inédites pour faire advenir un monde plus humain.

Patrice Perreault, agent de pastorale





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