Une avancée pour les femmes?


La récente lettre de la Congrégation pour la doctrine de la foi, organe de la Curie romaine, concernant la «collaboration de l’homme et de la femme dans l’Église et dans le monde» peut surprendre bien de nos contemporain-e-s. Pour cette lettre, le principal problème qui résulte des divers mouvements féministes se situe davantage dans la remise en question de la famille et du modèle classique du couple hétérosexuel. Selon la Congrégation pour la doctrine de la foi, cela amène :«un modèle nouveau de sexualité polymorphe» qui questionne les repères traditionnels. En plus, les divers mouvements encourageraient, selon Rome, «un processus [qui] conduit à une rivalité entre les sexes, dans laquelle l’identité et le rôle de l’un se réalisent aux dépends de l’autre, avec pour résultat d’introduire dans l’anthropologie une confusion délétère, dont les conséquences immédiates et les plus néfastes se retrouvent dans la structure de la famille».

Cette perspective suscite de nombreuses interrogations. En effet, les mouvements féministes visent-ils vraiment une rivalité entre les hommes et les femmes ou bien cherchent-ils davantage une reconnaissance réelle et effective dans toutes les sphères de la société y compris celles dites du «privé»?

Les divers féminismes cherchent fondamentalement à libérer les femmes des structures qui entraînent la subordination d’un sexe sur l’autre ainsi que des schémas mentaux conditionnant la soumission des femmes. Ces mouvements ont non seulement permis aux femmes de s’affranchir de certains paradigmes mais ont également émancipé les hommes des conditionnements sociaux qui les confinaient à des rôles stéréotypés. En ce sens, les féminismes sont des mouvements humanistes.

Le cœur de l’argumentation romaine réside dans son anthropologie dualiste et essentialiste. Autrement dit, les propos de la lettre posent comme prémisses qu’il existe une «nature» masculine et féminine. Celle-ci déterminerait tant la psychologie, les comportements que les rôles sociaux. Cette «nature» s’enracinerait dans les différences biologiques. Par exemple, les femmes seraient «naturellement» portées à la compassion, à l’oubli de soi et à l’attention aux autres. L’homme serait nécessairement affirmatif, agressif et compétitif.

Il est intéressant de remarquer que les normes favorisant une certaine passivité se retrouvent chez les femmes alors que les hommes se cantonneraient à un rôle actif. Mais cette typologie ne représente-t-elle pas un regard androcentrique sur les hommes et sur les femmes? Les auteurs de textes de l’Antiquité et même ceux de la Bible n’ont guère consulté les femmes sur cette anthropologie issue de la division des rôles sociaux il y a des milliers d’années. Compte tenu de la condition des femmes de cette époque, ces auteurs n’y ont aucunement pensé. Ils ont reproduit dans leurs œuvres ce qu’ils considéraient comme normatif pour leur société. Ils ont cherché à exprimer une expérience de vie qui s’incarnait toujours dans une culture précise. Il convient de se rappeler de l’intuition vivifiante présente dans ces textes mais il faut reconnaître aussi qu’ils sont toujours contextualisés et rédigés dans des sociétés patriarcales.

Désincarner les femmes

Ce regard essentialiste a le désavantage de proposer des archétypes clos. Le danger est de désincarner les femmes réelles au profit de «l’Éternel» féminin. Ainsi, le Vatican ne parle plus des femmes mais de «la femme». Ce modèle devient contraignant et moralisateur. Il finit par justifier l’assujettissement des femmes et hommes à des moules préétablis.

C’est pourquoi lorsque des femmes, dans une société et dans une certaine religion ne correspondent pas aux valeurs jugées morales, elles peuvent être reléguées et considérées comme «fatales» et «dangereuses», surtout si elles exercent certaines fonctions et même une sexualité active hors des normes sociales définies par les hommes. Le traitement réservé aux «sorcières» au cours de l’histoire illustre tristement les conséquences du refus manifesté par certaines femmes de se conformer aux règles édictées.

Mais cette anthropologie essentialiste correspond-elle vraiment à ce que nous observons? Les femmes et les hommes ne partagent-ils pas les mêmes émotions, les mêmes besoins relationnels et le même désir du don de soi? Puisque chaque être humain recèle les mêmes polarités, ne conviendrait-il pas de nommer celles-ci comme le pôle affirmatif et oblatif plutôt que de les sexuer? Cela éviterait une cristallisation de l’identité autour de certaines valeurs et permettrait ainsi l’intégration de diverses composantes de la personnalité de chacun-e sans en exclure d’autres.

En conclusion, nous pouvons nous poser la question si la lettre promulguée par la Congrégation pour la doctrine de la foi reflète les pratiques évangéliques de Jésus Nazareth, cet homme qui a tenté pendant sa vie de créer de nouvelles relations de réciprocité entre les personnes en particulier entre les femmes et les hommes. Son rêve du Règne de Dieu constitue toujours une invitation, pour les femmes et les hommes, en partenariat, à poursuivre la construction d’une société égalitaire fondée sur la justice sociale, l’égalité, la liberté, l’amour et la tendresse.

Patrice Perreault,
bibliste


Cette lettre a été publiée dans l'édition du 13 août du quotidien "Le Devoir" ainsi que l'édition du 20 août du journal "La Voix de l'Est".




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